La musique, langage universel dit-on et pourtant, combien de gens sont imperméables à quelle que forme que ce soit d'expression musicale? Cela ne les touche pas ni ne les affecte. Ces gens sont indifférents semble-t-il aux émotions les plus intenses que peut procurer la musique, de la simple chanson populaire aux œuvres les plus élaborées du répertoire classique ou du jazz.
Ce qui ne laisse pas de m'étonner ce sont les gens d'une intelligence supérieure et d'une culture incomparable (André Malraux par exemple mais il en est des millions comme lui) qui sont comme dépourvus d'un sens spécifique, l'ouïe, alors même qu'ils savent reconnaître le beau lorsqu'il s'exprime dans la matière ou le mouvement, la sculpture ou la chorégraphie, la peinture et les arts plastiques en général.
Mais l'harmonie, la mélodie, le rythme paraissent leur être radicalement étrangers. Certes ils ont entendu -car on ne peut y échapper- tel morceau symphonique ou telle mélodie mais ils sont cependant tout à fait incapables d'identifier et moins encore de "situer" ce qu'ils viennent d'entendre.
Ainsi je me souviens être entré dans une librairie d'art il y a 25 ans où la radio jouait la s
onate pour flûte, alto et harpe de Debussy que je reconnus instantanément ce qui "épata" le vendeur qui était précisément de ces gens pour qui la musique paraît être une masse de sons indistincts dont il est impossible pour eux de saisir ou de discerner quoi que ce soit.
La même personne en revanche qui parlera savamment de telle toile de Tamara de Lempicka, de Mondrian ou de Basquiat reste saisie d'incompréhension à l'écoute d'une sonate pour violon de Bach ou d'
une sonatine de Luigi Dallapiccola. Tout cela semble être du pareil au même pour elle.
Ne parlons même pas alors des musiques extra européennes qui leur sont au-delà de l'accessible et qui semblent être des manifestations sonores de peuplades primitives voire barbares.
Si l'on considère que la musique est la respiration du temps, le fameux
Om̐ des religions de l'Inde, peut-être ces gens sont-ils trop proches du réel le plus immédiat pour être capable de s'abstraire de leurs personnes et de leur environnement quotidien afin accéder à ce niveau d'immatérialité et de désintéressement que réclame la plus sublime expression de notre humanité.
La musique est immédiatement disponible, elle correspond à un certain type de sensibilité qui n'a pas besoin d'éducation et encore moins d'explication. On y est spontanément sensible ou on ne le sera jamais. Tout discours sur la musique est à mon sens antithétique avec l'essence même de son objet qui est d'ordre immatériel. Écrire sur la musique c'est comme tuer le sentiment du beau qu'elle exprime en voulant la réduire à ce que précisément elle n'est pas : l'analyse conceptuelle de la fluidité du souffle vital.
La musicologie peut être intéressante à titre de savoir mais en aucun cas, jamais, elle ne permet en quoi que ce soit d'affiner une sensibilité musicale. Elle ne peut qu'exposer des concepts sur ce qui par nature est au-delà des concepts.
A part les musiciens qui ont besoin d'apprendre et d'étudier les maîtres, quel sens cela peut-il avoir de savoir comment est construite une cantate de Bach, une improvisation de Miles Davis ou que les ragas indiens sont rythmiquement structurés selon des
tâlas carnatiques ou hindoustanis?
Les gens qui sont réfractaires à la musique sont ceux qui veulent comprendre là où il n'y a rien à comprendre et mettre des mots là où ils ne signifient rien. Ils sont prisonniers de leur pesanteur quand la musique les libèrerait.